Les carnets d'une mère paumée …

(ou presque)

Lettre à Mirabela

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Pour cette journée mondiale des droits des femmes, c’est ma tante de coeur, Chantal qui prend la plume !  N’hésitez pas à visiter la page Facebook du Collectif Romeurope du Val Maubuée !

 

Chère Mirabela

Quand je vais à la supérette du coin, je te vois assise par terre devant l’entrée, et si nos regards se croisent, tu me fais un sourire. Si je sors avec une baguette, de l’eau ou des pommes pour toi, tu me remercies comme si je t’avais offert la lune, avec un beau sourire. Si je parle avec toi de « Docteur Anne » et te dis qu’elle est mon amie, tu me contemples émerveillée comme si j’étais l’amie du bon Dieu et tu me parles de ta famille avec un grand sourire.

Bref, tu souris presque tout le temps.

Alors moi j’ai honte ! Parce que moi, je me permets d’être grognon, et pourtant, j’ai un toit, du chauffage, un lit douillet, du confort, je suis à l’abri de toutes les intempéries. J’ai pu aller à l’école, tout le temps que j’ai voulu, j’ai pu faire le métier que j’ai choisi, j’ai pu élever mes enfants dans le même confort…

Pendant ce temps, toi, tu portes des troncs d’arbre, tu les scies, tu construits des cabanes précaires pour les tiens…Tu trouves des bâches, des planches, et tu en fais un toit…Tu parviens parfois à dénicher un vieux poêle pour donner un peu de chaleur aux tiens en hiver… Ce que je jette avec mépris, tu le récupères comme un trésor et tu en garnis ton logis de fortune ; et sous la bâche, à l’abri d’une ou deux tôles, je sais que ta cabane est propre et rangée.

Le bébé que tu as porté, c’est à peine si tu as eu l’autorisation de le mettre au monde à la maternité. A trois jours, il était au camp avec toi dans l’inconfort, le froid, la pluie, la neige, la boue. Tu le laves quand tu peux, mais on ne te laisse pas accéder à l’eau. Un jour tu es allée avec tes copines jusqu’à l’étang du coin ; vous aviez trouvé des bidons, et vous espériez pouvoir rapporter un peu de cette eau dans le camp ; mais des policiers zélés n’ont rien trouvé de plus amusant que de percer vos bidons… Chez moi, l’eau coule, elle est chaude quand je veux, froide quand je veux, elle est potable… Toi, tu n’as même pas le droit de rapporter chez toi de l’eau croupie !

Le pire c’est quand tout à coup, alors que tu as pu commencer à créer un petit univers vivable (pour toi ! pour moi ça serait l’enfer !!), le maire de la ville décide d’envoyer des cars de policiers ainsi que des bulldozers pour vous chasser de vos cabanes et tout détruire, sous prétexte qu’elles sont illégales et insalubres. Parfois on vous reloge –parfois –, ce qui fait « hurler les braves gens » qui crient à la dilapidation de l’argent public…mais au bout de trois jours on vous remet dehors. Comme si les bois, la boue, la pluie et le froid étaient plus salubres que les cabanes qu’on vous a broyées!

J’ai honte de cette hypocrisie, j’ai honte de cette inhumanité, j’ai honte de me retrouver avec ma honte sans savoir quoi faire, ou sans en avoir le courage !

Parce qu’il y en a qui ont le courage d’aller te voir dans le fin fond des bois, qui vous soignent, qui vous apportent les couvertures ou les vêtements que nous avons sortis de nos armoires (la plupart du temps parce que ça ne nous sert plus), qui sont là avec vous quand les policiers viennent vous chasser et tout casser. Ces personnes avaient réussi à construire une salle de classe avec les moyens du bord (des bois !), aidées par vos hommes et des étudiants architectes ; elles avaient trouvé des jeunes pour venir apprendre à tes enfants et aux autres à lire et à écrire. Mais maintenant que le camp est bousillé, lui et les autres à côté, où sont les enfants qui étaient venus avec tellement de joie ? où sont les familles ? où es-tu, toi, avec ton mari et tes enfants ? tes parents ? et le pauvre papi atteint d’un cancer ? et ton cousin paralysé ?

Un jour, tu en as eu marre, et tu es retournée en Roumanie… et puis tu es revenue ! j’étais tellement horrifiée de te voir, de savoir que tu allais devoir à nouveau chercher de la nourriture, scier du bois, tenter d’avoir de l’eau, construire une pauvre cabane que de nouveau on te détruirait…

Alors je t’ai demandé : Mais pourquoi es-tu revenue ? Tu es tellement maltraitée ici ?

Et, avec ton joli sourire, tu m’as répondu : Tu sais là bas en Roumanie, il n’y a rien à trouver dans les poubelles.

Le 8 mars, c’est officiellement la journée mondiale des droits des femmes ! C’est pour ça que je t’écris ! pour te rendre hommage, pour te dire mon admiration et ma tendresse, pour te demander pardon aussi ! Du fond de mon cœur !

Pardon pour tous mes compatriotes qui te traitent comme un chien, alors que ton cœur est plus beau et plus noble que la plupart, et que ton courage fait honneur à l’humanité.

3 Commentaires

  1. chris

    Magnifique texte, très poignant et malheureusement… tellement vrai !

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  2. ChrissyochrisChrissyochris (Auteur de l'article)

    Oui, un texte sublime et tellement bien écrit !

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  3. Yubia

    Magnifique lettre qui retrace bien les malheurs de tout ceux qu’on préfère ignorer :'(

    Répondre

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