Les carnets d'une mère paumée …

(ou presque)

Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes

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Vous l’aurez compris, j’aime donner la parole à d’autres, lors de journées nationales ou internationales pour des occasions qui me sont chères.

Aujourd’hui, c’est la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Et pour nous parler de cette journée et nous en dire plus sur ce fléau qu’est la violence faite aux femmes, j’accueille Djeffa, juriste, créatrice de l’entreprise Saâkti, qui aide des personnes en situation de violence et des femmes en burn out. Un grand merci à elle pour m’avoir accordé de son temps.

 

  • Bonjour Djeffa et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Pour commencer, peux-tu te présenter à mes lecteurs ?

Salut la Maman paumée qui s’en sort vachement bien <3

Je suis une petite fille mal née, d’une maman toxicomane chez qui on a diagnostiqué un Asperger il y a peu. J’ai été placée en famille d’accueil et oubliée là par la justice et les services sociaux.

Je suis une jeune femme qui a reçu des attouchements sexuels. Je dis reçu, car on ne subit pas : au fond de soi, on hurle et on tue.

Je suis une ex épouse déprimée, dévalorisée et maman de 2 garçons.

Et c’est grâce à tout ça que je suis juriste et heureuse.

  • La journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, en quoi ça consiste ? Qu’elle est son utilité ?

C’est une occasion politique de mettre la lumière une fois par an, sur une partie de la population. C’est le moment de faire des grandes annonces et de faire des plans, des manifestations, des marches. C’est le moment de dire « bouuh c’est pas bien de taper les filles ». Bref, c’est dire tout haut ce que des associations silencieuses font péniblement et courageusement tous les jours.

  • A l’heure actuelle, où en est la France sur les violences faites aux femmes ? A-t-elle avancé ?

Force est d’avouer que ce quinquennat présidentiel nous a amené deux ministres impliqués. Madame Belkacem a saisi l’affaire en main, en la décrétant grande cause nationale. Par conséquent, une grande communication a été lancée et des sommes supplémentaires allouées. Mme Taubira fait aujourd’hui un bilan favorable et propose la plainte systématique (les policiers n’avaient pas le droit de les refuser, mais là, ce sera pire) avec une prise en charge par le système social. Des téléphones d’urgences supplémentaires seront mis en circulation.

Quant au harcèlement de rue, les récentes dispositions sont « sympas » … Je suis bien placée pour savoir que les forces de l’ordre ne savent pas définir ce qui relève du harcèlement ou de la violence psychologique.

On parle peu, voire jamais des violences institutionnelles : les procédures de la CAF, le cynisme de certains conseils départementaux, jusque dans la formulation des refus d’aide, du traitement des mères « isolées ».

On parle peu du harcèlement au travail, des violences économiques, administratives, des mutilations sexuelles, des mariages forcés … oui, en France aussi.

J’ai surtout l’impression qu’on découvre à peine que les femmes ne sont pas des animaux domestiques …

  • Nous sommes nombreux à connaître maintenant Luc Frémiot, magistrat français. Qu’est-ce qui a fait la différence entre cet homme et les autres magistrats ? Y en a-t-il d’autres comme lui ? Que manque-t-il à notre justice pour que ces femmes soient mieux protégées ?

Luc Frémiot n’a pas accusé Alexandra Lange. L’avocat général intervient au nom de la société. Or il a mis la société en accusation. Il NOUS a accusé d’avoir laissé cette femme seule avec un « problème » qui mettait sa vie en danger. Il a pleuré en notre nom des larmes d’indignation et de désolation. Je ne connais aucun autre magistrat tel que lui. Eux aussi manquent de formation. Parfois, ils refusent purement et simplement de poursuivre l’auteur des faits.

Il manque à notre justice une formation solide, du temps. Et je saluerais l’initiative de Mme Taubira d’instaurer un juge unique spécialiste des violences faites aux femmes par ressort Cour d’appel, si je ne craignais pas que cette nouvelle juridiction ne complique encore plus les procédures en cas de divorce et de garde d’enfants …

Il manque surtout à notre justice de l’empathie : il est temps qu’elle retire son bandeau.

  • Le 3919 est un numéro d’écoute nationale gratuit. Les appels sont anonymes et ne sont pas indiqués sur une facture téléphonique. Est-ce que ce numéro est utilisé ? Est-il utile ? Et surtout existe-t-il d’autres moyens pour les femmes d’être aidées ?

Le 3919 a recensé plus de 72 000 appels en 2014, soit le double de l’année précédente, dès lors qu’on a ouvert l’accès à ce numéro à tous les types de violences rencontrées par les femmes. Plus de 50 000 ont été traités. Une fois l’appel pris en charge, la femme est orientée vers une structure ou une association de proximité. On note que le fait d’être enceinte ou d’avoir des enfants en bas âge est un facteur de risque majeur d’apparition ou d’aggravation des violences. Il me semblait important de le signaler, d’autant que cette découverte par le 3919 corrobore d’autres enquêtes.

Il existe une application, App-ELLES, lancée cette année, me semble-t-il. Elle alerte les proches, et permet d’appeler le 3919. Elle n’aide pas à la mise en place d’une procédure de secours, et personnellement, je la trouve difficile à paramétrer. Elle propose d’appeler un proche, d’envoyer un SMS et une photo, ainsi que la localisation GPS. Elle propose une mise en relation avec des professionnels.

  • Et nous, personnes lambda sans formation, simples témoins ou pas, quel est notre rôle à jouer pour une évolution de la condition des femmes violentées ? Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Rappeler sans cesse que le consentement est important, tout le temps, même dans le couple marié. Je redis donc que le devoir conjugal n’existe pas. Par contre, le viol conjugal est pénalement répréhensible.

On prend toujours au sérieux une femme qui ose dire qu’elle a subi une violence. Ça n’est pas le moment de douter d’elle et de prendre parti pour le frère ou le cousin « si gentil qu’il ne ferait de mal à une mouche »

On ne dénigre jamais une femme qui est victime. NON IL N’Y A AUCUNE RAISON DE PRENDRE UNE CLAQUE. AUCUNE. La première claque est celle de trop.

Nulle n’est à l’abri. Ça n’est pas un phénomène dû à la situation socio-économique. Ce fléau touche toutes les femmes.

On se tient disponible : pour écouter, aider à fuir, orienter vers des associations etc.

On éduque nos fils en leur enseignant le respect de l’autre, de son espace, de ses limites. En lui disant que personne ne leur doit rien et n’a d’obligation. Que Maman n’est pas à disposition, mais est disponible. Parfois.

On est vigilant et aimant …

  • Tu es juriste et tu as également créé Saäkti, une entreprise grâce à laquelle tu aides des personnes en situation de violence et des femmes en burn out. Qu’est ce qui a guidé tes pas jusque-là ?

Mon histoire personnelle et la rencontre de survivantes m’ont encouragée à suivre cette voie-là. Et puis un jour, j’ai divorcé. J’ai connu le burn out maternel et j’ai reçu la confiance de sœurs de galère et leurs encouragements. J’ai eu envie de partager mon expérience, au-delà des compétences juridiques.

  • Question, un peu banale car chaque personne est différente, mais comment aide-t-on une femme violentée ? Peuvent-elles toutes être aidées ?

Ne peut être aidé que celui qui demande de l’aide

Je n’utilise pas que le droit pour les accompagner. D’ailleurs, je n’utilise que rarement le droit. Je les aide à remettre leurs vies en perspective, trouver un nouveau souffle, une nouvelle énergie. D’où le nom de Saâkti qui vient du sanskrit « sachti ».

  • On entend souvent (trop …) au sujet des femmes battues qui sont mortes ou ont fini par se défendre en tuant ou même encore pour qui un drame est arrivé aux enfants, que quelque part, c’est de leur faute, qu’elles n’avaient qu’à partir avant, etc. Qu’as-tu à répondre à ces gens-là (j’autorise même les gros mots ah ah)

Je vais te répondre d’une façon à laquelle tu ne t’attends pas.

Si je fréquente A et que A est un connard, puis B, qui est un connard, et C qui est un connard, suis-je un aimant à connard ? Suis-je destinée à n’être qu’avec des connards ? Le point commun entre ces 3 hommes n’est pas qu’ils soient des connards, mais c’est moi. Quelle faille béante viennent-ils occuper ?

Au-delà de l’amour, quelle blessure narcissique ai-je essayé d’adoucir en restant après la première claque ? Peur d’être abandonnée ? Rejetée ? Honte ? Habituée à obéir ?

Je finis en te racontant l’histoire d’une femme que j’ai accompagnée il y a peu (A). J’ai été saisie par son amie d’enfance (B). Elle me fait comprendre que l’aide est urgente et qu’elle paierait pour A . Je finis par accepter. Je passe des heures au téléphone avec ma A, victime d’un manipulateur, qui a vidé les comptes … Je finis par demander mon paiement à l’amie. Qui refuse avec moultes argumentations. Je renonce à ma rémunération, de guerre lasse. J’envoie un sms à ma cliente et je laisse un message vocal, pour en parler, et lui proposer un arrangement non pécuniaire car, depuis le départ, il n’était pas prévu qu’elle me verse d’argent. Je tiens mes engagements. Elle a préféré ne jamais me répondre. Elle a préféré rester dans sa tourmente plutôt que d’entendre ma proposition. Cette pauvre femme n’est pas victime uniquement de son mari. Elle est victime de son manque de discernement, et elle est entourée de manipulateurs (son amie) qui décident à sa place. Ainsi, tant qu’elle ne prendra pas pleinement les rênes de sa vie, ce genre de situation où elle se crée des dettes, se représentera …

Je ne me contente pas de lire le fait juridique qui m’est apporté, mais la vie entière de la victime. Il est primordial qu’elle ne soit plus jamais victime de qui que ce soit à cause de cette blessure-là et qu’elle reprenne sa vie en main.

Je refuse de parler de « faute de la victime ». C’est un discours d’enculé (le voilà ton gros mot). Je refuse de parler de « mérite ». Une claque, une violence psychologique, économique, peu importe est inacceptable, impensable, inexcusable.

  • comment expliques tu alors que certaines femmes sous l’emprise de la peur et de la manipulation préfèrent rester en sachant qu’elles risquent de mourir sous les coups plutôt que de partir en pensant qu’elles pourront mourir un jour par vengeance ?

Elles ne pensent pas qu’elles vont mourir par vengeance, même si on leur répète. Elles sont déjà mortes à ce stade : il n’y a pas la petite étincelle, l’événement (enfant blessé …) qui réveille l’instinct de survie. Par ailleurs, la culpabilité est arrivée à son paroxysme. Nous ne sommes plus aux peurs des débuts ( rejet, abandon, solitude, être sauveur …). Elles se sentent coupables d’être incapables. C’est la honte qui prime. Et on les comprend quand on voit la réaction des connards … C’est un long chemin de reconstruction à entreprendre, mais on y arrive en leur apprenant à être patientes et indulgentes … envers elles mêmes.

  • Si tu avais un message à faire passer à ces hommes qui estiment que leur compagne est un droit, un bien fourni en même temps que les clés de l’appart, tu leur dirais quoi ?

De prendre un doudou et d’aller au coin. Une femme peut dire non. Et frapper n’est pas une façon de gérer sa frustration.

Et que je vais aller dire à leurs patrons, leurs familles, quels comportements hideux ils ont. Car ces hommes sont inquiets de leur réputation.

Que je suis désolée qu’ils ne sachent pas aimer. Car contrairement à ce qu’on croit, ils sont convaincus d’aimer leur femme. Cependant, la méthode est nulle à chier. J’aime les caresses, mais pas avec un gant en crin, tu vois …

Qu’on peut les aider, eux aussi. Mais il faut qu’ils demandent de l’aide, eux aussi. Et qu’ils le fassent sincèrement.

  • Et à ces femmes battues, qui n’osent parler, tu aurais envie de leur dire quoi en cette journée qui ne devrait pas exister ?

Qu’elles ne sont pas victimes. Elles ont en elles un putain d’instinct de survie.

Qu’elles ne sont pas seules. On est un réseau de sœurs auprès d’elles et qu’on a envie de les aider

Qu’elles peuvent m’appeler : mon numéro apparaît sur les factures, mais ho, on a le droit d’avoir des copines, bordel !

Que je sais l’enfer qu’elles vivent, et que je sais que si elles vivent, c’est qu’elles sont fortes. Encore un peu de courage

Que rien, pas même les enfants, ne doit les empêcher de fuir

Que je les aime. Je les admire. Elles sont fortes. Elles sont puissantes. Elles sont intelligentes. Elles sont belles. Elles sont bourrées de talents

Que je me battrai pour mettre au point tout ce que j’ai prévu pour les aider, en plus de l’accompagnement, car la réalisation de leurs rêves est la raison pour laquelle je me lève tous les matins.

Je me permets de signaler ma participation à ce recueil de nouvelles. Tous nos droits d’auteurs et une partie des bénéfices sont reversés à une association de lutte contre les violences faites aux femmes.

« La seule chose à briser, c’est le silence »

Merci Djeffa pour cette interview très intéressante et pour l’honnêteté de tes réponses. Pour suivre Djeffa, ,n’hésitez pas à cliquer sur ce lien.

Le livre « La seule chose à briser, c’est le silence » a été écrit par une quinzaine d’auteurs (Fatima Ait Bounoua, Iman Bassalah, Chloé Juhel, Manon L’hostis, Marion McGuinness, Nadia Henni-Moulaï, Karima Peyronie, Rachid Santaki, Marlène Schiappa, Nadia Sweeny, Mabrouk Rachedi, Erwan Ruty, Djeffa Tisserand, Raphal Yem) et comme l’a spécifié Djeffa, une partie des droits d’auteurs sont reversés à l’association du côté des femmes.

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